François Carrier Michel Lambert Alexey Lapin
The Russian Concerts Volume 1 & 2
FMR CD 367 et 381.

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FMR (Future Music Records), le label dirigé par le percussionniste Trevor Taylor, est ouvert à un éventail varié de musiques alternatives, expérimentales, improvisées radicales et free jazz souvent de très bonne qualité, sans hésiter à donner leur chance à des musiciens inconnus. Travail de longue haleine aussi bien que coup de cœur improbable avec la foi du charbonnier sans calcul. FMR soutient sans faiblir des artistes relativement outsiders comme l’extraordinaire saxophoniste Paul Dunmall (pas moins de 60 albums pour le label dont les 50 premiers ont été rassemblés dans un coffret hallucinant). Parmi les artistes au catalogue, reviennent fréquemment le saxophoniste québecquois François Carrier et son alter ego le percussionniste Michel Lambert. Celui-ci est un solide batteur développant avec succès une polyrythmie profuse et tournoyante et le saxophoniste a une superbe sonorité d’alto pleine et charnue qui chante toute seule et n’hésite pas à trancher, parfaite pour le free jazz. Leur amitié musicale solaire se propage en compagnie de musiciens chevronnés comme ce disque Leo avec Jean Jacques Avenel, un beau témoignage du contrebassiste malheureusement disparu. Le trio avec le pianiste Alexey Lapin ayant déjà honoré le label Leo Records, FMR a judicieusement choisi de documenter deux concerts réussis de ce triangle sensible enregistrés en Russie. Carrier et Lambert ont déjà gravé deux remarquables collaborations avec des pianistes et non des moindres : Bobo Stenson (Entrance 3 Ayler records) et Paul Bley (Travellin Lights avec Gary Peacock ( !) Just in Time). C’est dire l’excellence de ces deux artistes. Tout comme les saxophonistes Paul Dunmall, Evan Parker, Peter Brötzmann, Ivo Perelman, Fred Anderson, Glenn Spearman, Mats Gustafsson, Frode Gjerstad et Edward Kidd Jordan, François Carrier  improvise librement sans recourir à des compositions, thèmes et autres structurations. Durant les années 70, il n’y avait que des saxophonistes européens pour évoluer de la sorte (Brötz, Evan, Rudiger Carl, Lazro) et, parmi les américains, Sam Rivers était bien le seul à faire confiance à l’improvisation totale (même s’il recyclait des formules rythmiques). Pas mal de musiciens  d’alors déclaraient être (aussi) des compositeurs à la suite de Braxton et Lacy ou en héritiers de Charlie Parker et tenaient à rattacher leur univers musical à l’évidence d’un thème chantant et reconnaissable, sans doute pour ne pas perdre leur auditoire dans les méandres de l’improvisation. De nos jours, l’improvisation libre est devenu un usage courant dans le jazz libre minimisant ainsi la frontière entre le free-jazz afro-américain et l’improvisation dite non idiomatique.  François Carrier est sans nul doute un excellent exemple de cette tendance. Quelque soit votre musical bias, il faudrait être masochiste ou de mauvaise foi pour ne pas se laisser emporter par le lyrisme sincère et entier de ce merveilleux saxophoniste et les trames percussives de son acolyte. Les volutes soufflées du saxophone sont tracées dans les sonorités acceptées du saxophone alto (conventionnelles) dans un mode rubato avec quelques effets sonores expressifs, mais sans utiliser ces techniques alternatives initiées par Ayler ou Evan Parker.  Mais il y a dans ce souffle une âme entière, un lyrisme à la fois contenu et expansif, une intelligence de jeu. Et le pianiste Alexey Lapin, vraiment remarquable s’y intègre parfaitement tant par ses solutions pianistiques inventives et une belle inspiration. Un vrai groupe et pas une rencontre d’un soir. Une véritable perspective s’en dégage et qui fait qu’on est entraîné par leur fougue et leurs pérégrinations tout au long de ces longues dizaines de minutes qui s’échappent insensiblement emportées par l’énergie du trio.   Voilà ! Ce sont de très beaux concerts et le volume II est mieux enregistré. Une belle trajectoire que je salue même si mon approche musicale personnelle est sensiblement différente.